Je me souviens d’après-midi de surchauffe intellectuelle en bibliothèque, à rédiger des dossiers ou mon plan de thèse. Mon excitation mentale qui confinait à l’exaltation reléguait le reste — Franprix, cantines à régler, moutons de poussière — à un niveau fonctionnel plus que secondaire. J’avais touché quelques éléments, c’était bien, tant d’autres me resteraient à jamais inaccessibles, invisibles. Entrée dans une communauté conditionnée par la peur de l’imposture. Le savoir, par définition, ne pourrait que m’exclure. Cela me rendait inquiète, même si les objectifs étaient faciles à définir, faciles à atteindre et à renouveler.
Je regrette d’avoir été une bonne élève. J’ai perdu un temps fou à satisfaire ce qu’on attendait de moi. Je me suis inventé des pères. Je me suis inventé des gens qui auraient attendu de moi des choses. Mon père, encore maintenant, me répète qu’il a confiance en moi, c’est sa phrase de fin de coup de fil qui lui évite d’écouter ce que j’ai à dire. Personne n’attend rien de moi. Personne n’attend rien de personne. Et pourtant je déplore quand mes enfants n’ont pas, comme je l’avais à leur âge, « l’orgueil de la bonne note ». Dois-je leur dire que j’ai confiance en eux, dois-je les charger de ce poids ? Je pense souvent avoir à réapprendre, à l’envers.
32 + 32 = 64 ans
À 64 ans, parce qu’elle lutte contre un cancer, ma mère apprend à vivre. Elle qui redoutait la solitude de son appartement passe ses journées dans les livres, à l’écoute, dans le refus, vital, de se réfugier dans les zones du savoir intellectuel, livresque, pauvre en sève. La sève est vitale. Il faut qu’elle entre en contact avec ses désirs. Elle a lu la Recherche cet été, elle découvre cet hiver Bauchau, Bergougnoux, Bessette. Je vais lui suggérer de suivre l’alphabet. Les mois passent, les statistiques mentent, le savoir mort ne sert à rien.

