mardi 1 décembre 2009

Quotidien 44

Monika passe beaucoup de temps au milieu d’archives, livres et documents. Elle me parle de cette sensation de faux savoir que lui donnent ses journées dans les livres.

Je me souviens d’après-midi de surchauffe intellectuelle en bibliothèque, à rédiger des dossiers ou mon plan de thèse. Mon excitation mentale qui confinait à l’exaltation reléguait le reste — Franprix, cantines à régler, moutons de poussière — à un niveau fonctionnel plus que secondaire. J’avais touché quelques éléments, c’était bien, tant d’autres me resteraient à jamais inaccessibles, invisibles. Entrée dans une communauté conditionnée par la peur de l’imposture. Le savoir, par définition, ne pourrait que m’exclure. Cela me rendait inquiète, même si les objectifs étaient faciles à définir, faciles à atteindre et à renouveler.

Je regrette d’avoir été une bonne élève. J’ai perdu un temps fou à satisfaire ce qu’on attendait de moi. Je me suis inventé des pères. Je me suis inventé des gens qui auraient attendu de moi des choses. Mon père, encore maintenant, me répète qu’il a confiance en moi, c’est sa phrase de fin de coup de fil qui lui évite d’écouter ce que j’ai à dire. Personne n’attend rien de moi. Personne n’attend rien de personne. Et pourtant je déplore quand mes enfants n’ont pas, comme je l’avais à leur âge, « l’orgueil de la bonne note ». Dois-je leur dire que j’ai confiance en eux, dois-je les charger de ce poids ? Je pense souvent avoir à réapprendre, à l’envers.

32 + 32 = 64 ans

À 64 ans, parce qu’elle lutte contre un cancer, ma mère apprend à vivre. Elle qui redoutait la solitude de son appartement passe ses journées dans les livres, à l’écoute, dans le refus, vital, de se réfugier dans les zones du savoir intellectuel, livresque, pauvre en sève. La sève est vitale. Il faut qu’elle entre en contact avec ses désirs. Elle a lu la Recherche cet été, elle découvre cet hiver Bauchau, Bergougnoux, Bessette. Je vais lui suggérer de suivre l’alphabet. Les mois passent, les statistiques mentent, le savoir mort ne sert à rien.

dimanche 22 novembre 2009

Quotidien 43

Je vais redevenir végétarienne.
A chaque fois, dans les jours qui suivent, dernière concession avant d'honorer mon voeu, je me jette sur de la viande rouge. Viande rouge et vin rouge. Je suis fatiguée, j'ai besoin de nourrir mon sang — cellules vivifiées, globules rouges à bloc. Pas le moment de pâlir comme un vendeur de biocop. Urgence de coeur au ventre. Dernière entrecôte.
Mon grand-père était boucher. La boucherie jouxtait la maison, au centre du village, dans le Gers. Après avoir fait la vaisselle dans la souillarde, les adultes faisaient aux cartes et les enfants s'ennuyaient. On avait sorti la viande du déjeuner de la chambre froide. Autour du foie gras, la graisse jaune foncé. Le rugby.
Quelques années après, j'avais suivi ma mère dans un de ses régimes. Elle avait lu La Guerre du cru, et nous devions renifler, individuellement, avant de les ingérer, tous nos aliments. La viande rouge avait l'odeur du sang, la viande blanche puait.
Mes années végétariennes, à l'adolescence. Je culpabilisais mes voisines de réfectoire si bien qu'à notre table, le plat carné repartait aux cuisines, intact. Certaines mères en avaient parlé à la mienne.

lundi 16 novembre 2009

Villejuif 15

Je la retrouve rue Aubriot, en plein coeur du Marais, à la sortie d'un immeuble, porte immense en bois, beige clair de façade. Elle vient de faire une séance de magnétisme. Elle veut cet hiver apprendre à sortir les émotions accumulées toutes ces années où, désormais, ça va si mal. Nous marchons jusqu'à Châtelet. Arrêt en chemin devant la tour Saint-Jacques enfin dévoilée, griffons gigantesques dans le bleu du ciel, il fait froid. Nous buvons un café au Zimmer. Elle regarde tous les plats, elle ne mange plus depuis presque un an. Je compare ce café au Wepler de la place Clichy qui, si je quittais un jour Paris, ferait partie du pèlerinage. A 13 heures, les promeneurs du troisième âge attendent qu'on les place. Derrière nous, une femme postée dans un angle chaud avec vue sur dehors dévore une assiette de choucroute. Ma mère lorgne les plats en sauce qu'elle a toujours préférés. Le serveur nous appelle Mesdemoiselles. La maigreur lui va bien.

jeudi 12 novembre 2009

Je suis 2

corps rond dodu inconnu
corps en tablier articulant poupons
poupées
joues pleines sexe plat
bras ouverts
bouche muette
en bouton
bouche peinte
on m'achète
ménagère dînette
étal d'épicière
marchande
la femme fait vendre
un aspirateur
une tête décapitée à coiffer
comme la tête sectionnée des vaches
des étals de boucherie.

samedi 7 novembre 2009

Quotidien 43

Les hommes ont inventé la guerre et l'art pour combler le manque de la maternité.

Ces propos venant d'un metteur en scène qui nous fait travailler sur Duras.

Je ne crois pas dans l'art à la question des sexes. Une simple question de talent. Prenons Duras. D'ailleurs, pour moi, Duras est un homme, bien qu'elle ait une écriture incroyablement féminine... Qui d'autre... Yourcenar par exemple, d'ailleurs Yourcenar n'est pas à proprement parler une femme, elle était lesbienne.

On fait quoi ? On prend la porte ? Le spectacle qu'il met en scène actuellement montre les angoisses d'un trentenaire le jour de la mort de sa mère, alors que des figures féminines reviennent visiter la maison maternelle. Quelles figures ? Une pute en latex, une chienne qui bave et deux hystériques (l'une frigide, l'autre nympho).

Au XXIe siècle, il s'agit d'être clair. Soyez clairs. On ne veut plus d'un théâtre poussiéreux.

Première image en tapant chienne sur Google...

mercredi 4 novembre 2009

Quotidien 42

Lazar, neuf ans, dit à son frère, neuf mois : " Ça va aujourd'hui ? Pas trop stressé ? "

mardi 3 novembre 2009

Quotidien 41


Personne ne résiste à la flatterie, personne, c'est irrésistible. Je ne connais personne qui puisse y résister, elle vient où ça fait tellement mal. Le flatteur et le flatté ont tous deux des nécessités impérieuses, c'est un couple sans paradoxe. Y assister peut provoquer une sensation désagréable, quelque chose qu'on n'aime pas ressentir, un mélange d'envie et de dégoût, ce qui revient au même.
Peut-être aurait-on aimé s'octroyer la possibilité de flatter ? Après tout…
Surtout, le flatteur qui entame sa cour autour du flatté ne laisse plus aucun angle d'attaque. Il ravit le flatté à lui-même en même temps qu'il le ravit à autrui. On aurait sans doute trouvé un moyen moins déshonorant d'exister mais voilà, désormais, l'espace comblé nous renvoie à une nécessité sans cible.